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La nécessité pour l'Europe d'une conscience auto-réflective
Vendredi 31 Mars 2017

Dans la Déclaration de Bruxelles (10 février 2017), LIKE regrette "que l'UE, en tant que produit d'une histoire culturelle, n'ait pas su nourrir et capitaliser sur le soutien d'un secteur culturel prompt à défendre l'échange et le dialogue entre les peuples". 

Robrecht Vanerbeeken fait l'hypothèse d'une des potentielles raisons de cette négligence ; d'après Une possible raison de cette négligence est pointée par le philosophe, pour lequel l'UE souhaite effectivement promouvoir la culture et le secteur culturel, mais que par ailleurs ceux-ci sont lourdement frappés par les mesures d'austérité et les coupes budgétaires dues aux politiques culturelles néo-libérales de l'Europe, qui contredisent clairement l'intention première:

"Le problème, toutefois, réside en ce que dès ses toutes premières lignes, ce programme approche l'art et la culture comme une économie de marché... avec pour principal objectif d'intensifier le libre-échange à l'avantage de l'Europe. Cela implique que l'art et culture soient le plus possible conformes au marché: il s'agit donc de développer davantage de marchés, de générer l'innovation dans l'économie créative, de développer la coopération transnationale lucrative, de renforcer l'internationalisation. Il semble clair que l'art critique ou la liberté artistique n'est ici pas une priorité. Au contraire, l'UE perçoit les artistes et les instituts comme des ressources, c'est-à-dire, comme des matières premières." (Robrecht Vanerbeeken (2014) “The EU cultural policy is the problem, not the solution”. Generalwe, April 2, 2014 http://www.stateofthearts.be/?author=1).

Si nous n'entendons pas les voix des poètes et des artistes, nous ne considérerons jamais les choses d'une manière différente. Si nous ne rendons pas possible un usage alternatif de l'espace, nous négligerons à jamais les nouvelles formes d'interaction humaine. L'UE, en conséquence, risque de déformer le secteur culturel en y promouvant seulement les industries créatives; et alors que celles-ci promettaient qu'elles généreraient de nouveaux emplois, il s’avère désormais que cela n'a été qu'un mythe. Pire encore: la volonté affichée de transformer un artiste en un entrepreneur, alors que dans les faits, l'exploration de nouveaux media d'expression n'a rien à voir avec les questions managériales. Et plus généralement, la culture dépasse l'économie puisqu'elle ne s'arrête pas à la seule façon dont les gens mènent leurs affaires, mais va jusqu'à englober la manière dont ils se voient les uns les autres. Le dialogue entre ces deux visions s'est avéré moins constructif que prévu. 

Lors d'une récente conférence à Berlin le 16 février 2017, six projets financés par le programme Creative Europe Culture étaient présentés. Parmi les questions du public, une femme expliqua que tous les projets “à succès” étaient fondés sur des hypothèses présentées comme des vérités inébranlables, quand en fait, elles ne sont que des conceptions subjectives de “l'état de fait”. Elle a demandé alors si les projets étaient capables de développer leur propre potentiel critique, de remettre en question leurs propres prémisses et ainsi, de révéler les préconceptions des valeurs qu'ils  promouvaient. Que ces valeurs soient ou non européennes est un autre débat – un concept que nous devons aborder de façon également critique, sans jamais penser que nous le comprenons sans ne devoir nous l'expliquer préalablement. 

Passer sous silence les voix des artistes et de ceux qui poseraient des questions politiques dérangeantes s'apparente certainement à une subtile forme de censure, par laquelle les sujet controversés ne sont jamais abordés. Est-il seulement possible que l'Union Européenne mûrisse ses valeurs culturelles et, de cette façon, qu'elle évite de se raconter de fausses histoires à succès? Évidemment, la prise de décision est un processus descendant complexe, mais il est nécessaire que le secteur culturel ait également voix au chapitre lorsqu'il s'agit de déterminer l'agenda politique. De plus, le travail artistique implique de faire face différemment aux conflits humains et, comme Goya, de montrer ce que les tribunaux ignorent. Surtout, la culture exige un véritable esprit artistique pour que les gens soient inspirés et contribuent à faire savoir ce qu'est le véritable état de fait en Europe. 

Les intéressé(e)s pourraient l'être également par un appel à communication pour le panel : "Thinking Europe: Philosophy, Autonomy and Culture" (Penser l'Europe: Philosophie, Autonomie et Culture) dans le cadre de la 7ème Conférence International Euroacademia Europe "Inside-Out: Europe and Europeanness Exposed to Plural Observers" (l'Europe de l'intérieur: Europe et Européanité révélées aux observateurs pluriels), qui se tiendra à Porto, Portugal, les 28 et 29 avril 2017. En référence au philosophe Cornelius Castoriadis, la conférence rappelle qu'une remise en question sociale et réflexive des institutions européennes doit se faire selon les termes des cultures européennes en ceci qu'elles se fondent sur une contingence historique. Selon Castoriadis, “c'est en Europe qu'un intérêt sincère pour les autres en tant qu'autres s'est développé, dans le cadre d'un projet social d'émancipation des individus qui tire ses origines dans la Grèce Antique et qui s'est affirmé de nouveau dans la modernité européenne.” La culture exige un tel degré de conscience de soi. 

Sur l'auteur


Hatto Fischer, poète et philosophe, coordinateur de l'ONG Poiein kai Prattein, a été impliqué dans des questions de culture de différentes manières: sur des projets européens, comme conseiller pour les Verts à la Commission culturelle au Parlement européen, il a suivi un étude pour la Commission européenne sur la façon dont la culture en Grèce a été financée par le Fonds structurel. Outre ses propres écrits, il est engagé dans le dialogue avec les poètes et coordonne le mouvement jeunesse Kid's Guernica - Guernica du monde entier avec des enfants et des jeunes peignant des peintures murales de paix sur une toile de la même taille que Guernica Picasso (7,8 x 3,5 m ). Ses travaux de recherche les plus récents ont porté sur la manière dont l 'Europe est reliée à travers la culture, comme en témoignent les CEC depuis 1985.

Web: www.poieinkaiprattein.org