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Brexit, le Royaume Uni en désespérance
Vendredi 29 Juillet 2016

Hatto Fischer, poète et philosophe, coordinateur de l’ONG Poiein kai Prattein (créer et faire: www.poieinkaiprattein.org) a été impliqué dans les questions culturelle de façons différentes: projets européens, conseiller pour les Verts à la commission culturelle au Parlement Européen, des études pour la Commission européenne sur la manière dont la culture en Grèce a été financée par les fonds structurels. Outre ses propres écrits, il est engagé dans le dialogue avec les poètes et coordonne dans le monde le Kids’ Guernica - mouvement Guernica de la jeunesse - avec les enfants et une peinture murale de paix sur une toile ayant la même taille que le Guernica de Picasso (7,8 x 3,5 m ). Son dernier travail de recherche a porté sur comment l’Europe est reliée à travers la culture, comme en témoignent les ECoCs depuis 1985.

Il y a beaucoup plus à dire sur le Brexit que ce qui a transparu dans les médias. Il serait notamment intéressant d'entendre ce que nos amis en Angleterre pensent des résultats du référendum. Evidemment, un media tel que CNN s'est chargé d'en couvrir les retombées: la chaîne a largement montré aux spectateurs la façon dont Donald Trump a agi et ce qu'il a dit sur le sujet, alors qu'au moment même du référendum, le présidentiable était en Ecosse pour l'ouverture d'un de ses golfs. Alors qu'il affirme se positionner du côté des citoyens en colère qui votent pour « reprendre le contrôle de leur pays » - une expression également usitée par Farage – Donald Trump a balayé du revers de sa main le fait même que l'Ecosse venait de voter « remain ».

Il est important de noter que si la jeunesse a voté « remain », les plus vieux ont opté pour le divorce européen. On peut rapporter cet étrange écart de vote entre les générations à l'essai de la poétesse grecque Katerina Anghelaki Rooke « La poétique de la vie contre la poétique de la mort ». Elle y écrit que si la jeunesse veut contrecarrer la négativité de toute sa propre positivité, les personnes âgées et de plus en plus proches de la mort sont davantage enclines à rester seulement et essentiellement négatives.
Une ligne de faille peut être tracée. Tout le long de cette campagne qui s'est malheureusement soldée en ce jour fatidique du 23 juin, les universités anglaises avaient adopté une position neutre et de ce fait, des arguments essentiels n'ont pas pu être entendus. C'est ainsi que la London School of Economics a fait à la suite du référendum la déclaration suivante à ses étudiants : « Il est très probable que vous le sachiez déjà, mais le Royaume Uni s'est prononcé pour le départ de l'Union Européenne. Même si notre école a maintenu une position de neutralité institutionnelle, ce n'est pas le résultat que le secteur de l'éducation supérieure ni même que la majorité d'entre nous ici à la LSE auraient souhaité. » (Professeur Craig Calhoun LSE Statement on the EU Referendum). Une neutralité qui coûtera aux universités leurs accès aux fonds européens de recherche, et aux élèves la possibilité de profiter des programmes ERASMUS. Déjà, les universités du Royaume-Uni disparaissent des dossiers de candidature aux projets de coopération européenne qui doivent être déposés à la fin du mois d'août prochain. (cf Chris Cook, « Universities take a knock post-Brexit », Newsnight).

Nous avons été nombreux à aller au lit, la veille du référendum, rassurés par les derniers sondages qui donnaient au camp du « remain » 5 à 8 points d'avance sur celui du « leave ». Quand nous nous sommes réveillés, et ce de la même façon que les agents de change et tous les autres ; nous avons tous été choqués de voir que c'était tout à fait le contraire qui s'était déroulé. Il faut admettre toutefois l'exception de Krugman. Celui-ci doit avoir une notion spéciale de ce qui est inhérent à une crise, dans la mesure où les retombées d'un grand nombre de problèmes irrésolus peuvent produire une dynamique imprévisible nourrie par une nouvelle qualité d'« irrationalité » ?
« Irrationalité », dans ce contexte, joue sur une connotation duale. D'un côté, l'expression peut impliquer qu'il est irrationnel de se complaire dans une situation alors qu'elle est négative et donc, comme l'ont affirmé Johnson et Farage, qu'il est judicieux de s'en sortir le plus rapidement possible. Toutefois, le Royaume-Uni en tant que pays de l'UE ne ressentait aucun désir particulier de coopérer sur un pied d'égalité avec les autres pays-membres ; au contraire, il cherchait toujours plus d'exceptions et de conditions spéciales. Même pour le référendum, Cameron avait demandé plusieurs conditions spéciales qui auraient par ailleurs violé les principes de base de l'UE, tels que la garantie de libre circulation et bien d'autres sur l'immigration. Pendant le référendum, Cameron a répété à l'envi que le Royaume-Uni bénéficiait du meilleur accord possible en étant à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de l'Union Européenne. On peut se demander si à vouloir s'asseoir sur les deux chaises, Cameron n'a pas créé un désir irrationnel d'obtenir davantage encore de conditions spéciales, et de satisfaire ainsi non pas la version française mais bien britannique de « l'exceptionalisme ».
De l'autre côté, n'est-il pas également irrationnel d'aller à l'encontre des conseils les plus avisés ? Ceux-ci incluent notamment ce qu'Obama a pu dire à Cameron lors de sa visite officielle avant le référendum : il a pointé du doigt l'intérêt américain à ne devoir négocier qu'avec un seul et unique marché européen, et il a affirmé que l'Angleterre en tant que pays hors UE glisserait vers le bas de la liste des priorités américaines. A la suite de cela, Obama a quand même déclaré que la relation spéciale qui unit les Etats-Unis au Royaume-Uni ne changerait jamais. Il est étrange que le terme « changer » soit utilisé pour mettre l'emphase sur quelque chose qui ne devrait jamais changer.
Le référendum comportait en lui tous les ingrédients de l'irrationalité. Leur nature: des tonalités xénophobes mâtinées d'une touche de racisme virulent qui ont d'ailleurs mené, au terme du référendum, à une augmentation des crimes de haines envers les étrangers [strangers or foreigners]. C'est comme si un nouveau prédateur était apparu et planait désormais au-dessus des communautés qui ne peuvent plus faire preuve des vertus britanniques de tolérance et d'amour pour la diversité. Déjà, le meurtre de la Députée du Labour Jo Cox était un signal grave de ce à quoi peut mener l'incitation à la haine. Tout d'un coup, les individus qui grouillaient auparavant à l'ombre de la société ont pu commettre leurs crimes de haine à visage découvert. Les responsables politiques ne semblent pas faire le lien entre leurs déclarations publiques et ce qu'elles légitiment, plus particulièrement dans les esprits de ceux qui en viennent à croire qu'eux aussi possèdent le nouveau Droit Fondamental d'exprimer leur colère, et autres symptômes émotionnels de mécontentement.
L'analogie de Johnson, qui consistait à affirmer que l'UE était tout ce dont Hitler rêvait lorsque celui-ci voulait le pouvoir en Europe, est tout aussi alarmante et inacceptable. Je remercie la personne qui a fait remarquer qu'une telle opinion trouvait sûrement son origine dans le fait que Johnson avait grandi avec des dessins animés simplistes dans lesquels le méchant était toujours un Allemand avec un casque en cornichon.
Puisque nous touchons là à un cynisme plus profond – une partie de l'aristocratie anglaise avait à l'époque soutenu Hitler, ou du moins avait été fascinée par ses méthodes – nous devons nous demander pourquoi une telle gabegie n'avait pas, à elle seule, déclenché une nuée de cartons rouges. Après tout, il existe une loi qui proscrit l'incitation à la haine. Pourquoi les politiciens en campagne en sont-ils exempts ?
La question est également appropriée lorsqu'on observe ce que Donald Trump se permet quand il empoisonne le débat politique. Ce n'est pas seulement ses attaques personnelles contre Hillary Clinton qui démontrent son manque de décence humaine, mais également le fait qu'il se permette tous genres de réactions instinctives sans jamais attendre la validation de ses informations. Cela a pu se vérifier à l'occasion de la disparition de l'avion d'Egypt Air : immédiatement, il avait crié à l'acte de terrorisme. La boîte noire, maintenant qu'elle a été retrouvée, indique clairement qu'un feu s'était déclenché à bord de l'avion et l'avait crashé. Publiquement du moins, personne ne sait encore ce qui a déclenché le feu. Il faut toutefois s'imaginer un homme politique au pouvoir qui fasse des déclarations et prenne des décisions sur la base de ses « préconceptions » irréfléchies !
De façon intéressante, Cameron, Johnson et Farage ont tous démissionné après avoir rendu possible le vote de 52 % de la population en faveur du Brexit. Ils doivent certainement sentir la colère grandir ;  celle non seulement de ceux qui ont voté « remain », mais également ceux qui regrettent, certes un peu tard, d'avoir voté « leave ». Sans scrupules, ils ont joué un jeu inconsidéré sans se soucier des véritables retombées, celles qui vont affecter la vie de millions de citoyens. Par là, il semble clair que de tels comportements irresponsables ne peuvent être pratiqués que par ceux qui appartiennent à l'élite et peuvent généralement tout se permettre et ce, indépendamment de l'opinion du peuple.
D'ailleurs, on peut commencer par se demander pourquoi la majorité du peuple les a crus ; en effet, l'écart entre les classes sociales est très affirmé au Royaume-Uni. Comme on a pu le dire dans le pays, « nous n'arrivons pas à saisir ce que cela veut dire d'habiter dans un pays où le sentiment nationaliste est si moche et si facilement animé par une élite cynique irresponsable, à travers ses mensonges et ses manipulations émotionnelles… Les responsables politiques qui ont mené la campagne pour le « leave » ont été menteurs, perfides, des lâches pusillanimes quelques jours seulement après avoir achevé leur victoire, et ce sera bientôt nous qui devrons souffrir des conséquences. Les pires d'entre eux ont toujours été du côté de ces forces qui veulent retirer aux citoyens leur état et autoriser les marchés à pomper l'argent des deniers publiques. Leur principale objection à l'Europe, j'en ai peur, n'était pas qu'elle demandait trop d'argent aux états, mais qu'elle le redistribuait en avantageant les régions les plus pauvres et les causes qu'ils considéraient sans utilité. » A travers sa déclaration, cette personne voit la cause du résultat du référendum en une fausse fierté qui contribue à une incompréhension de ce qui constitue la « souveraineté nationale ». En effet, « un des rebuts de l'Empire est la Fierté Nationale, - l'empire fait par la richesse des élites tandis que le peuple ordinaire continuait de souffrir, devait se battre et mourir pour l'empire, avec pour seule récompense d'en faire partie quand de l'autre côté, leurs femmes et enfants mourraient dans les moulins. Cette acception de la fierté est toujours forte ; elle a été transmise de génération en génération, sans beaucoup de pensée critique ou de réflexion quant à ce dont on devrait être fier ». Pablo Neruda a très justement dit que la première chose dont on doit se débarrasser est bien la fierté ; ou alors, que celle-ci ne nous mènerait qu'à l'isolement.

Les conséquences du Brexit vont être énormes. La livre sterling a chuté spectaculairement depuis le 23 juin, et le Gouverneur de la Banque d'Angleterre a déclaré que les signes d'une crise économique sont en train de se cristalliser. L'industrie du bâtiment est frappée particulièrement durement ; le même revers s'applique à l'industrie de l'acier. Un mot revient dans les marchés et marque particulièrement leur nervosité : « incertitude ». Personne ne semble savoir ce qui attend le Royaume-Uni dès lors que l'article 50 est évoqué.
Certains espèrent que le Brexit soit finalement évité grâce à un nouvel accord entre l'UE et le Royaume-Uni. Un cabinet d'avocat a déjà demandé à ce que le Parlement s'empare de la question de savoir si le référendum est réellement juridiquement contraignant. La demande d'ajustement politique est forte, mais les responsables politiques, de quelque côté qu'ils soient, seront-ils capables d'apprendre la leçon de toutes les erreurs qu'ils viennent de commettre ?
Les ressortissants européens vivant sur le sol britannique sont aujourd'hui très peu sûrs de leur futur statut. Les parents s'inquiètent également du futur de leurs enfants puisque ceux-ci ne pourront pas bénéficier de ce qui, jusqu'à présent, était communément admis : étudier dans d'autres universités européennes ou même seulement s'évader en Ryanair pour d'autres villes d'Europe. Lorsqu'ils veulent entrer sur le territoire d'un autre pays, ils n'ont pour le moment besoin que de montrer leur carte d'identité. De même, il était aisé pour eux de travailler à l'étranger – Berlin, Londres, Paris ou Athènes – sans devoir imaginer à un seul instant que la bureaucratie pourrait les bloquer. Il est probable que l'aspect positif de l'Europe ait été tenu pour acquis, et qu'ainsi les votants ait manqué de voir que leur futur, en même temps que celui de l'Europe, était en jeu. En effet, il semble que la jeunesse n'ait pas réalisé la précarité de ce projet européen construit sur les ruines de l'Europe après la Seconde Guerre Mondiale. A l'époque, il existait une volonté commune de surmonter les raisons du conflit entre les nations.

Naturellement, les raisons avancées par tous pour expliquer le Brexit sont également celles du désenchantement de l'Europe. Les responsables politiques de tous bords sont frappés par une forme de schizophrénie : lorsqu'ils travaillent à Bruxelles ou à Strasbourg, ils sont européens ; de retour chez eux, ils accusent Bruxelles de tous les tords et affirment avoir fait tout ce qui était en leur ressort pour leur pays respectif. L'UE n'a pas réussi à créer de véritables structures qui donnent aux Européens une voix au chapitre de la décision politique. Toutes les élections au Parlement Européen nécessitent le filtre national ; il n'existe pas de vote direct.
Le fait que cela soit très peu perçu s'est démontré, une nouvelle fois, lorsque le Commissaire Timmermans chargé de l'Amélioration de la législation, des Relations inter-institutionnelles, de l’État de droit et de la Charte des droits fondamentaux, s'est adressé aux parlementaires européens. Il a mis en lumière l'importance de leur travail de parlementaire, comme l'essence même de la démocratie représentative : « 751 Européens ont été élus pour représenter directement les citoyens de 28 nations différentes, dans leur diversité et avec toutes leurs différences. »(Irene Kostaki, « Timmermans squares off with the Far Right in Strasbourg playground », 15 juin 2016 (lien))
Encore plus probant fut l'échec de la ratification du Traité Constitutionnel européen tel qu'il avait été proposé par la Convention de l'UE : cela démontre bien que les institutions européennes ont perdu leur « légitimité morale ». Cette problématique n'a pas pu être détournée avec le Traité de Lisbonne dans la mesure où tous les citoyens devaient être égaux en droit, et donc que le Traité de Lisbonne aurait empêché les pays-membres de passer outre leurs intérêts et ainsi, de dominer toutes les décisions prises par le Conseil Européen. En somme, l'amère vérité de l'Europe est que tous les citoyens sont égaux, mais pas les pays-membres. Cela rappelle La Ferme aux Animaux de George Orwell.
Le Brexit doit convaincre les états-membres qu'ils vont actuellement trop loin dans leurs jeux d'influence en Europe, et qu'aucune proposition, si elle ne prend pas en compte la demande d'égalité pour tous les citoyens, ne pourra venir à bout de la réalité humaine. La politique est une entreprise complexe ; la démocratie une institution inestimable qui requiert la possibilité de remettre en cause de façon non-violente toutes les formes de pouvoir. Enfin, les institutions peuvent finir par se faire déborder par des problématiques quand elles n'ont pas été créées pour les résoudre.
L'Europe possède la force morale de trouver un chemin pour s'extraire de la confusion générale causée par le Brexit, mais elle aura besoin pour cela d'un consensus culturel partout en Europe si elle veut que la démocratie soit une réalité en laquelle croire et par laquelle vivre, pour tous. Quant au peuple d'Angleterre, il est temps pour eux de se demander pourquoi ils ont cru aux bonimenteurs et aux manipulateurs plutôt que d'écouter leur propre conscience critique et les conseils bienveillants. L'Odyssée d'Homère a montré que la survie dépend souvent de savoir quel conseil écouter, pour finalement rentrer chez soi.

Hatto Fischer
Berlin 29.7.2016